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Les mirages de la communication universelle

vendredi 10 avril 2009, par Philippe Testard-Vaillant

Le xxe siècle a vu exploser le nombre de technologies capables de produire et diffuser de l’information. Jamais l’humanité n’a baigné dans un tel océan de messages de toute nature et de toute provenance. À l’heure actuelle, pour 6,7 milliards et demi d’individus, on compte 4,5 milliards de postes de radio, 3,5 milliards de télévisions, 2,5 milliards de téléphones portables, 2 milliards d’ordinateurs… « En cinquante ans, les progrès accomplis par les techniques de l’information ont entraîné une amplification extraordinaire des flux d’informations, dit Pierre Guillon, directeur scientifique au CNRS (Institut des sciences et technologies de l’information et de l’ingénierie, INST2I). Dans un futur proche, la capacité de ces supports à transporter sous forme numérique des données d’un point à un autre va encore augmenter, entre autres grâce au développement des fibres optiques et des systèmes satellitaires. En parallèle, l’essor des nanotechnologies stimule la miniaturisation et la mobilité de ces outils auxquels il s’agira de greffer des systèmes énergétiques aussi petits que possible. La numérisation de nos sociétés, dans tous les domaines, est en cours ! Encore faut-il réfléchir aux changements lourds induits par ces nouvelles technologies sur le plan social, politique, collectif. La communication est toujours plus complexe que les techniques. C’est pourquoi, au sein de l’INST2I, nous promouvons une activité de recherche dite “socialement responsable” pour inciter les chercheurs à penser les implications sociétales de leurs travaux. »
Pas de doute : les frontières de la communication ont éclaté. Tout le monde, dorénavant, peut accéder à toutes les informations, tout le monde « voit tout et sait tout sur ce qui se passe “ailleurs”, tout le monde peut être au courant, en l’espace de trois ou quatre jours maximum, de n’importe quel événement (crise financière, catastrophe naturelle, guerre, assassinat, naissance…) survenant n’importe où dans le village global de plus en plus numérisé qu’est devenue la planète, renchérit Dominique Wolton, directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC). Cela représente une rupture dans notre rapport au monde, parce que cela nous rend visibles tous les autres, toutes les cultures, les religions, les couleurs de peau… ».
Mais avec l’augmentation des flux d’informations, le taux de compréhension et de tolérance entre les hommes s’accroît-il ? Avec l’explosion du nombre d’ordinateurs, de serveurs Internet, de téléphones portables, de radios et de télévisions, nous rapprochons-nous davantage les uns des autres ? De toute évidence, non. La prolifération des techniques d’information abolit les distances physiques et dilue les frontières nationales, mais « elle ne dissout pas les difficultés d’intercompréhension, elle ne débouche pas automatiquement sur l’universalité de la communication, assure Dominique Wolton. En créant CNN au début des années 1980, les Américains se figuraient naïvement que cette chaîne d’information mondiale allait servir de rampe de lancement à leurs valeurs, propager urbi et orbi leur “way of life” ou leur “world thinking”, et ensemencer la “conscience démocratique” là où elle n’existait pas. Or, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Loin de féconder du lien social, CNN n’a cessé de sécréter de l’anti-américanisme et d’attiser des revendications identitaires. Ce n’est pas parce qu’un émetteur répète indéfiniment un message que celui-ci devient forcément un modèle universel. Regarder ne suffit pas à adhérer. Être influencé ne signifie pas être dupe... »

Le facteur humain
En d’autres termes, aucun lien mécanique n’existe entre la production exponentielle d’informations, via des médias de plus en plus performants, et le succès du dialogue, du partage, de la cohabitation avec l’Autre, celui dont la langue, l’idéologie, les codes, la religion, les rituels, les références historiques…, sont bien souvent aux antipodes des nôtres. Plus il y a d’information et de « tuyaux » pour la faire transiter et plus la communication, paradoxalement, s’avère ardue. « Le plus simple, dans la communication, reste les techniques, le plus compliqué, les hommes, les sociétés, la diversité culturelle dont l’importance a été reconnue officiellement par la communauté des États grâce à l’adoption par l’Unesco, en octobre 2005, de la “Convention internationale sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles” (56 États ont ratifié ce traité) », insiste Dominique Wolton, pour qui la question de la communication humaine dans la mondialisation se pose après la victoire de l’information. « C’est même la question essentielle de ce début du XXIe siècle après celle de l’environnement, dit-il. L’information, c’est le message. La communication, c’est la relation, autrement dit quelque chose de toujours plus difficile à traiter, parce que deux personnes qui parlent ensemble, non seulement ne sont pas identiques, mais peuvent aussi ne pas se comprendre. On voudrait tous que l’Autre nous ressemble, et on s’aperçoit toujours qu’il est différent de soi. » Construire les concepts pour penser la communication – ou plutôt « l’incommunication » – dans nos sociétés ouvertes ou encore la question grandissante de l’altérité, est donc indispensable. Deux philosophies de la communication s’affrontent. La première soutient que la démultiplication et la vitesse de fonctionnement des « tuyaux », l’interconnexion de tous avec tous résout d’elle-même la question des rapports entre les hommes et les sociétés. « Cette approche valorise une vision technique et économique de la communication et nie l’Autre en oubliant qu’au bout des réseaux, il n’y a pas des machines mais des communautés humaines avec leurs langues, leurs idéologies, leurs cultures singulières », poursuit Dominique Wolton. La seconde approche s’efforce donc de « dé-techniciser la question de la communication pour la “ré-humaniser” et la “re-politiser”. Elle se focalise par conséquent sur la question de l’homme, place l’obligation de négocier avec autrui, la cohabitation des différences, au centre de ses réflexions ».

La fracture Nord-Sud
Se pencher sur la « fracture numérique » Nord-Sud n’est pas moins important. 80 % des utilisateurs de la Toile se trouvent aujourd’hui dans les pays les plus riches du monde. Les cartes de trafic sur la planète sont éloquentes. L’essentiel des échanges s’effectue dans l’hémisphère Nord, entre les États-Unis, l’Europe et l’Extrême-Orient. L’Amérique du Sud est peu irriguée, l’Asie centrale encore moins, l’Afrique pratiquement pas, à l’exception de l’Afrique du Sud. Même si des initiatives sont prises par certains pays industriels ou certaines organisations internationales comme l’Unesco, au nom de la « solidarité numérique », pour mettre les nouvelles technologies au service du développement économique du Sud, le fossé reste béant, voire s’élargit. Il y aurait plus de serveurs connectés à Internet dans l’État de New-York que sur l’ensemble du continent africain, où une heure passée à surfer sur la Toile est souvent facturée l’équivalent des trois-quarts d’un salaire mensuel. Dans le Sud-Ouest du Burkina Faso, la population parcourt des distances moyennes de 35 kilomètres pour téléphoner. « Le Sud ne dispose pas de ressources économiques suffisantes pour bâtir des infrastructures de télécommunication très coûteuses et les maintenir à niveau, dit Didier Oillo, directeur de l’innovation à l’Agence universitaire de la francophonie (AUF). Par ailleurs, bien des gouvernements locaux craignent d’être déstabilisés par une montée en puissance trop rapide des équipements numériques et de leurs usages. Et lorsque, par le biais de la coopération, on envoie des milliers d’ordinateurs d’occasion à des pays africains, on alourdit leur dette énergétique. Un simple clic de souris sur Google, c’est 3 watts de consommés ! C’est pourquoi le recours à l’énergie solaire pour alimenter ces machines à communiquer, en Afrique, pourrait représenter une solution d’avenir. »

A fortiori, l’« e-learning » (ou « i-formation »), chargé de favoriser la formation de personnels qualifiés via le Net et qui aurait pu apparaître comme un moyen de réduire la fracture Nord-Sud, peine lui aussi à décoller dans les régions les plus défavorisées. De plus, « on peut s’interroger sur la désinvolture des firmes européennes ou américaines qui élaborent les programmes d’enseignement à distance », dit Michel Durampart, maître de conférences, chercheur au laboratoire des sciences de l’information et de la communication (Labsic) à l’université Paris-XIII.
Pour ce spécialiste des technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE)1, « les contenus proposés et adaptés au marché occidental sont rarement rédigés dans des langues locales et prennent insuffisamment en compte le contexte social, culturel (symbolique) et technique dans lequel évolue “l’apprenant” du Sud. Il serait souhaitable que les fabricants, plutôt que d’imposer une logique d’offre transférée artificiellement du Nord vers le Sud, fassent davantage de “sur-mesure”. Il ne faut pas confondre les moyens du Nord avec les réalités du Sud… ».

Philippe Testard-Vaillant

Note

1. Les TICE sont communément définies comme l’ensemble des projets et des actions visant à introduire les Nouvelles Technologies dans le domaine de l’enseignement.

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ISCC : un institut interdisciplinaire au CNRS

« Information, communication et sciences forment plus que jamais un trio inséparable », affirme Dominique Wolton. Et de rappeler que la première est au fondement de toute connaissance, la deuxième le moteur de l’interdisciplinarité (laquelle consiste, pour des sciences différentes souhaitant apprendre à travailler ensemble, à se rapprocher et à coopérer, à communiquer) et les troisièmes sont les productrices essentielles de connaissances dans nos sociétés. « Plus précisément, poursuit le directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC), l’information et la communication siègent au centre des relations de plus en plus étroites qu’entretiennent les sciences, les techniques et la société.
Elles jouent donc un rôle “interne” aux sciences et aux techniques, et un rôle “externe” dans les rapports que celles-ci entretiennent avec la société. Les sciences de la communication, dont je ne cesse de répéter qu’elles doivent être l’affaire de toutes les branches de la recherche, et non l’apanage des sciences humaines et sociales, constituent un ensemble de savoirs nécessaires à une société dominée par les interactions, mais aussi un objet théorique interdisciplinaire et une théorie de la connaissance. Des sciences formelles aux sciences de la matière et de l’environnement, des technologies aux organisations, des sciences du vivant aux sciences de l’homme et de la société, toutes les sciences, quelles qu’elles soient, sont concernées. »
Voilà pourquoi, depuis sa création en 2006, l’ISCC, qui dans le domaine des sciences de l’information et de la communication a reçu pour mission de mettre en place une politique structurelle interdisciplinaire au CNRS, en lien avec l’université et les autres institutions de recherche, s’attache à mettre en avant trois champs de recherche transversaux qui forcément se fichent au cœur des préoccupations des autres instituts du CNRS : l’épistémologie comparée (pour comprendre comment l’information et la communication n’ont pas le même sens selon les disciplines) ; la construction de nouveaux domaines de recherches interdisciplinaires ; l’expertise, les controverses et les industries de la connaissance. À leurs côtés, l’institut a également initié dix domaines de recherche qui sont liés à l’émergence des sciences de l’information et de la communication : l’épistémologie comparée, la place des concepts d’information et de communication dans les différentes sciences ; les conditions et les modalités du développement de l’interdisciplinarité ; les controverses aux champs scientifiques et techniques ; la place des systèmes d’information et des bases de données dans l’évolution des connaissances ; l’histoire et l’anthropologie des sciences et des domaines de connaissance ; l’expertise, les risques et les normes ; les rapports, dans les deux sens, entre les communautés scientifiques et techniques et la société ; les enjeux liés à la mondialisation des industries de la connaissance et à la responsabilité des scientifiques ; les mutations de la culture scientifique et des rapports entre information scientifique, communication et vulgarisation dans l’espace public des sociétés médiatisées ; les conflits de légitimité et de responsabilité dans les relations entre sciences, techniques et société. « Les six premiers items sont liés à la place de l’information et de la communication dans la dynamique des connaissances scientifiques et techniques, commente Dominique Wolton.
Les quatre derniers concernent les rapports de plus en plus importants, et compliqués, entre le monde scientifique et la société. Enfin parallèlement, l’ISCC continue de développer ses cinq axes de recherche prioritaires » : langage et communication ; communication politique, espace public et société ; mondialisation et diversité culturelle ; information scientifique et technique ; sciences, techniques et société. « L’ISCC s’appuie enfin sur un pôle Édition regroupant la revue Hermès (20 ans, 53 numéros et plus de 1 000 auteurs), la collection “Les essentiels d’Hermès” (3 numéros par trimestre depuis 2007) et la collection “CNRS communication”. »

P.T.-V.